216- Madame Sourire (01AOU26 1/1) !


  Fichue mémoire de vieil homme de la cinquantaine, c'est complètement fou comment j'oublie des trucs !
  Ne vous en faites pas, je ne sens pas encore le besoin de raconter des trucs comme : « j'ai cherché mes lunettes pendant vingt minutes pour réaliser qu'elles étaient sur mon nez » ou « j'ai ouvert le frigo trois fois de suite sans me souvenir pourquoi, mais j'ai quand même pris une bière par principe. Faut rentabiliser le temps perdu à oublier ».
  En fait, c'est dans un fascicule gratuit de la pharmacie que j'ai appris un truc qui m'a soulagé un brin. Vous n'avez peut-être jamais remarqué ces petites brochures aux couleurs de la bannière, sur un porte-revues coincé entre les condoms et les vitamines pour mononcles qui veulent encore faire des affaires.
  Personne ne se préoccupe plus de ces feuillets depuis que, dans notre téléphone, « on trouve de tout… même un ami ! » Bon, peut-être que ces feuillets ne sont plus que de la lecture de salle d'attente, prescrite pour les hypocondriaques et les curieux dans mon genre.
  Selon ce que j'ai lu, à cinquante ans, c'est normal d'oublier le nom d'un voisin que je croise depuis dix ans, le mot exact que je cherchais à la troisième ligne de mon texte, ou pourquoi j'ai monté l'escalier… mais, rendu en haut, je redescends nonchalamment et j'attends de me rappeler pourquoi je suis monté.
  Comme toute mémoire rachitique qui se respecte, c'est peine perdue. La preuve ? Je vous raconte une petite histoire d'oubli extrêmement honteux, l'autre jour… guuuurlp !
  C'est la fin de semaine, je dois  faire ma visite hebdomadaire à la bibliothèque de la ville, question de renouveler mes lectures périmées. J'ai dû lire ma boîte de céréales mille fois (flocons d'avoine, lécithine de soya, isolat de lait, bicarbonate d'ammonium, palmitate de palmolive…), en manque de nourriture littéraire.
  Je pourrais probablement réciter la liste des ingrédients à l'envers… en dormant, mais essayez-moi pas pour le nom de mon dentiste.
  — Pourquoi tu ne prends pas ton téléphone pour suppléer à ton besoin de lire ?  
  — Chez moi, à table, la règle familiale est d'éviter au maximum l'utilisation du téléphone.  
  — Ok, pourquoi tu ne vas pas manger ailleurs qu'à table ?  
  — Un homme qui mange devant son téléphone, c'est juste un cousin éloigné de la vache qui rumine devant un mur !
  Comprenez-moi : un livre en papier est un petit plaisir de la vie en mangeant, comme l'étaient les journaux quotidiens à l'époque. C'est digéré ? Suivez-moi dans mon antre de « rattus bibliotheca » !

  Arrivé à la biblio, je passe sans tarder au comptoir de retour pour vider ma besace de livres, comme à mon habitude. Toujours les mêmes romans qui ont traîné trois semaines sur ma table de chevet sans que j'en termine un seul.
  J'en profite au passage pour jeter un coup d'œil aux techniciennes présentes… sachant que j'ai ma préférée… mais les autres ne le savent pas !
  La technicienne en documentation, pour ne pas dire bibliothécaire, qui me transporte dans un état second de contemplation ne semble malheureusement pas à son poste aujourd'hui. Disons que ça change la météo intérieure de ma visite.
  La bibliothécaire en question y occupe un rôle de technicienne responsable. Elle passe le plus clair de son temps derrière son pupitre, avec une vision quasi à 360 degrés de l'étage. Une véritable tour de contrôle surveillant son aéroport personnel.
  Je me souviens d'une fois où j'avais rapporté un livre avec un coin de couverture rigide écrasé, un crime impardonnable dans son univers.
  Elle avait simplement levé les yeux vers moi, sans l'ombre d'un sourire, avec ce regard qui disait qu'elle « prenait note ». Debout devant le comptoir, comme un élève convoqué chez le directeur, j'avais senti mes genoux ramollir.
  Quand je la vois arpenter les différents coins de la bibliothèque, s'arrêter ici et là pour glisser un mot aux membres de son équipe, avec ce pas mesuré et ce carnet qu'elle ne lâche jamais, je me surprends à ressentir son autorité.
  Ce n'est certainement pas son cinq pieds de taille et son cinquante-quatre pouces de hanches qui vont la convaincre de manquer d'ambition. Elle est trop épicée et trop corsée pour se contenter d'un doux caramel fondant comme tant d'autres.
  C'est fou comme j'aimerais qu'elle me regarde de nouveau un jour avec ce même air qu'elle réserve aux livres endommagés, puis qu'elle me dise du bout des lèvres : « Icitte, le client n'est pas roi. Il doit suivre les règles… MES règles ». Je l'imagine même ponctuer sa phrase d'un petit coup sec de carnet, juste pour sceller ma sentence.
  Je sais bien qu'en réalité, elle est probablement la personne la plus accommodante du monde, avec un cœur gros comme la section jeunesse au complet, oh oui !
  Je lis visiblement trop de dark romance pour encenser autant cette technicienne. C'est comme si le héros (moi) finit par tomber sous le charme d'une technicienne (elle) incapable de sourire avant le chapitre douze.
  Quoi qu'il en soit, j'ai longuement cherché, entre les rayons de la section adulte et le coin des nouveautés, à localiser celle dont le tablier d'employée cache en réalité une robe ajustée.
  Celle dont les longs cheveux plats et lisses tombent avec la même précision que le toupet straight de la Jojo du texte 210.
  Celle qui aurait tout d'une… maîtresse… corrective… avec un mètre en bois à portée de main, prêt à claquer sur le rebord d'un pupitre pour me rappeler que le silence, ça demeure sacré.

  Je déclare forfait et me dirige vers l'ordinateur qui permet d'accéder à l'inventaire des volumes. Au passage, une femme me lance un de ces sourires qui me feraient littéralement fondre si j'en comprenais l'intention.
  À la vitesse de la lumière, mes yeux s'imprègnent de l'image qu'elle me renvoie : une femme dans la soixantaine, visiblement ronde, vêtue d'une robe tubulaire aux couleurs d'été. Ouf, c'est ce genre de robe qui me lance des « regarde-moi », sans avoir besoin d'en ajouter davantage.
  « Vraiment une jolie femme… mais pourquoi elle me sourit ? Suis-je censé la connaître ? Elle doit reconnaître ma face dans une quelconque niaiserie publiée sur le web. »
  « Mystère et boule de gomme », comme dirait Fardoche. La femme semble être accompagnée de son mari. Il est totalement impossible qu'elle s'intéresse à un blogueur aussi anonyme que moi, dont le lectorat se compte sur les doigts d'une mitaine.
  Je poursuis donc mon chemin en lui retournant son sourire, par simple politesse et par réflexe conditionné de Canadien bien élevé.
  Arrivé à l'ordinateur, je tape machinalement le titre du livre que j'ai en tête et que, probablement, je ne lirai jamais. Pendant que l'écran charge, une petite lumière clignotante en rouge s'allume dans le fond de mon cerveau chétif. Une lumière particulièrement gênante, du genre : « Coudonc, elle aurait pu me connaître où ? Oùùùù ? »
  Peu importe mes réflexions, je finis par dénicher ma nouvelle lecture : un soap opera de science-fiction planqué derrière un code de classement digne d'une clé de cryptage de la CIA.

  Alors que je retourne vers le comptoir de prêt, j'avais presque réussi à reléguer l'inconnue au sourire généreux dans un coin de ma mémoire atrophiée, au profit de la fameuse technicienne cheffe d'équipe, passée maître dans l'art du coup de hanche franc.
  Ma mission d'observation discrète passe toutefois au second plan lorsque mon attention s'arrête de nouveau sur madame Sourire.
  « Qu'est-ce qu'elle a encore à me fixer comme un fox-terrier ? À vas-tu me lâcher ! »
  Je lui offre un autre sourire poli tout en choisissant stratégiquement la borne de prêt libre-service la plus éloignée afin d'éviter de croiser son chemin.
  « Numéro de carte de membre. »
  L'envie d'aller lui parler me taraude.
  « Mot de passe. »
  Je ne peux tout de même pas laisser cette histoire en suspens sans en découvrir la conclusion. Moi qui oublie tout, je sens que celle-là risque de me trotter dans la tête pendant des semaines.
  « Placez un livre à la fois sur le plateau. »
  Mes fantasmes se réveillent soudainement. Et si elle cherchait à compléter un plan à trois avec son mari ? Ce serait particulièrement flatteur pour un blogueur anonyme, mais bon… on peut toujours rêver.
  « Voulez-vous un reçu ? »
  C'est décidé. Je transfère mon livre dans ma besace et je vais la voir.
  Je m'approche donc avec l'assurance d'un général qui s'apprête à gagner la guerre, ou du moins à ne pas la perdre trop pitoyablement.
  — Bonjour… euh… est-ce qu'on se connaît ?
  À peine les mots franchissent-ils mes lèvres que son sourire s'élargit encore davantage.
  — Bien sûr qu'on se connaît ! Voyons donc, j'étais secrétaire à l'école de tes enfants !
  Je cligne des yeux une fois. Puis deux. Mon cerveau fouille dans ses archives comme un bibliothécaire paniqué qui cherche un livre rangé au mauvais rayon.
  — Euh…
  — Madame Carole ! J'ai mis plus d'un sac de glace sur les bosses de ta plus jeune !
  Et là, tout s'emboîte d'un seul coup… Carole.
  Pendant plusieurs années, chaque fois que je mettais les pieds à l'école pour un retard, un papier à signer, une activité spéciale ou une catastrophe mineure impliquant l'un de mes enfants, c'est Carole que j'allais voir. Toujours souriante, toujours capable de rire de mes niaiseries, toujours capable aussi de gérer, avec une patience digne d'une sainte, le chaos quotidien d'une école primaire.
  Si vous avez déjà observé une cour de récré un vendredi après-midi de juin, ce n'était pas de tout repos pour les membres du personnel.
  — Ben voyons donc ! Carole !
  Je me mets à rire tout seul comme un épais.
  — Ça fait au moins cinq minutes que j'essaie de comprendre pourquoi tu me souriais comme ça !
  — Moi, ça fait cinq minutes que j'essaie de comprendre pourquoi tu m'ignorais comme si j'étais une parfaite inconnue !
  Disons que les années ont fait leur travail. Carole est aujourd'hui beaucoup plus ronde que dans mon souvenir, et je précise ça avec toute l'admiration du monde, parce que la robe tubulaire portait vraiment bien son… monde !
  De mon côté, avec ma tignasse entretenue au taille-haies, je suis, ouin, un homme relativement difficile à oublier.
  Je dois reconnaître après coup que le sourire est resté exactement le même, les intonations de sa voix aussi. Ce petit ton doux, patient et rassurant qu'on développe probablement lorsqu'on passe ses journées à parler à des enfants de six ans et qu'on finit par ne plus vraiment s'en départir.
  C'est d'ailleurs sans doute ça qui m'avait semblé si familier depuis le début, sans que je sois capable de mettre le doigt dessus.
  Fichue mémoire de vieil homme de la cinquantaine. J'oublie les visages, mais apparemment pas les secrétaires d'école.

  Puis, en écrivant ces lignes, une autre histoire de rencontre, ben oui, est revenue frapper aux limites de ma conscience. Je la croyais pourtant rangée quelque part très loin dans mon cerveau, comme un souvenir mal classé, oublié non pas par hasard, mais faute de pertinence émotionnelle suffisante au moment où il s'est formé.
  C'est le genre d'épisode que l'esprit met de côté parce qu'il n'a pas assez « marqué le coup » pour mériter une place dans les archives actives.
  Figurez-vous que, là-dessus, la science me donne complètement raison, ce qui n'arrive pas tous les jours. C'est l'amygdale, cette petite structure enfouie au cœur du cerveau, qui agit comme une sorte de douanière émotionnelle : elle décide, en temps réel, quels souvenirs méritent d'être conservés et lesquels peuvent prendre la porte de sortie.
  Concrètement, plus un moment est chargé émotionnellement, joie intense, peur, surprise, émerveillement, plus l'amygdale envoie un signal fort à l'hippocampe, qui est le vrai commis d'archives du cerveau, pour lui dire : « Celui-là, tu le ranges bien, et tu gardes le ticket. »
  À l'inverse, une interaction agréable mais routinière, même répétée des dizaines de fois, risque de se faire encoder en mode économie d'énergie, sans étiquette, sans adresse précise.
  Elle existe quelque part dans le fond d'un tiroir, mais bonne chance pour remettre la main dessus sans le bon prétexte.
  Ça explique biologiquement pourquoi je n'ai pas reconnu Carole. Ce n'est pas que je ne l'aimais pas, au contraire, mais elle n'a jamais été étiquetée côté fantasme.
  C'est juste que mon cerveau de cinquante ans est une machine à prioriser, et que les moments trop paisibles, trop doux, trop normaux finissent par payer le prix de leur propre tranquillité.
  Pourtant, il est là, ce souvenir, intact, prêt à refaire surface au moindre prétexte, comme quoi le tiroir n'était pas verrouillé, juste dur à ouvrir.
  Ok, je garde l'autre histoire pour une autre fois, je sens que je m'éternise un peu beaucoup. Vous avez probablement d'autres choses à faire que de me regarder fouiller dans mes tiroirs à souvenirs.
  En passant, les trucs sur la mémoire émotionnelle sont largement acceptés en neurosciences, ce n'est pas moi qui ai inventé ça entre deux cuillerées de Corn Flakes.
  J'en ai même entendu parler lors d'une chronique à l'émission radiophonique Moteur de recherche de Radio-Canada, cette heure de radio où des gens beaucoup plus intelligents que moi expliquent le monde avec brio.
  Vous l'avez deviné, c'est sur cette information que j'ai bâti la structure de mon texte. Parce que si ma mémoire est rachitique, mon ego d'auteur se porte très bien. Hihihi ! À la revoyure, chères lectrices et chers lecteurs !


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Commentaires

  1. S'il vous plaît, si on se rencontre un jour, faites tout pour que notre badinage s'enregistre dans mes souvenirs émotionnels… je ne veux pas oublier !

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